Auditeurs:
Meilleurs auditeurs :
play_arrow
Cadence Radio C'est différent, c'est vibrant !
C’est l’une des histoires les plus improbables de l’industrie du jeu vidéo. En 1983, Atari fait disparaître des centaines de milliers de cartouches dans une décharge du Nouveau-Mexique, aux États-Unis. Parmi elles, des exemplaires du célèbre jeu E.T. l’extra-terrestre, considéré comme l’un des plus grands échecs commerciaux de son époque. Pendant trente ans, cette mystérieuse opération alimente les fantasmes. Jusqu’au jour où des archéologues décident de creuser le désert et mettent au jour un véritable trésor pour les collectionneurs.
Septembre 1983. Dans un entrepôt d’El Paso, au Texas, une importante opération de déstockage se prépare. Des camions sont chargés de cartons remplis de jeux vidéo, d’équipements électroniques et de produits Atari devenus invendables. Le convoi prend la direction d’Alamogordo, une petite ville du Nouveau-Mexique située à environ 150 kilomètres. Sa destination n’est pas un centre commercial ou un nouvel entrepôt, mais une décharge municipale.
Sur place, les marchandises sont déversées parmi les déchets, puis détruites et recouvertes de terre. L’enfouissement aurait même été complété par une couche de béton destinée à empêcher leur récupération. L’opération peut sembler inimaginable aujourd’hui. Pourtant, elle intervient à une période où Atari traverse une crise économique majeure et doit se débarrasser rapidement de stocks considérables. Selon les estimations communiquées plusieurs décennies plus tard, environ 728 000 cartouches auraient été abandonnées sur le site. Un chiffre qui reste une estimation historique plutôt qu’un inventaire matériel vérifié.
Pour comprendre cette affaire, il faut revenir à l’immense succès du film E.T. l’extra-terrestre, réalisé par Steven Spielberg en 1982. À cette époque, Atari domine le marché américain des consoles domestiques avec son Atari 2600. L’entreprise souhaite profiter de l’engouement suscité par le long-métrage en commercialisant rapidement son adaptation vidéoludique.
Les droits d’exploitation sont acquis à un prix élevé. Mais une difficulté apparaît immédiatement : le calendrier de production. Pour être présent dans les magasins avant les fêtes de Noël, le jeu doit être développé en un temps record. La mission est confiée à Howard Scott Warshaw, programmeur déjà reconnu pour son travail sur Yars’ Revenge et Raiders of the Lost Ark. Alors que la conception d’un jeu nécessite habituellement plusieurs mois, il ne dispose que d’environ cinq semaines pour réaliser l’ensemble du projet. Malgré cette contrainte exceptionnelle, le développeur termine le programme dans les délais. E.T. the Extra-Terrestrialarrive bien sur Atari 2600 à la fin de l’année 1982.
L’adaptation ne rencontre pas l’enthousiasme espéré. Les joueurs découvrent une aventure difficile à comprendre, dans laquelle le célèbre extraterrestre doit parcourir différents environnements, retrouver des éléments et éviter de multiples obstacles. Le principal problème concerne les déplacements. Le personnage tombe fréquemment dans des cavités dont il est particulièrement pénible de ressortir.
Ces séquences répétitives finissent par décourager une partie du public. À cela s’ajoutent un manque d’explications et plusieurs choix de conception qui rendent l’expérience frustrante. L’accueil critique est décevant, surtout pour un titre associé à l’un des plus grands succès cinématographiques de la décennie.
Atari avait pourtant anticipé une demande spectaculaire, en lançant une production de plusieurs millions d’exemplaires. Les estimations de ventes varient selon les sources et les périodes comptabilisées, mais une chose est certaine : l’éditeur se retrouve avec des stocks bien supérieurs aux besoins du marché. Les invendus s’accumulent, tandis que les distributeurs retournent des quantités importantes de marchandises. Le jeu devient progressivement le symbole d’une stratégie commerciale démesurée.
Contrairement à une idée largement répandue, E.T. n’est pas le seul responsable des difficultés de l’industrie vidéoludique américaine. Au début des années 1980, le marché connaît une croissance spectaculaire. De nombreuses entreprises tentent de profiter de la popularité des consoles en multipliant les sorties. Les rayons des magasins se retrouvent rapidement saturés de jeux dont la qualité varie considérablement. Parallèlement, les ordinateurs familiaux commencent à séduire une partie des consommateurs, offrant une alternative aux consoles traditionnelles. Atari commet également plusieurs erreurs commerciales. Son adaptation de Pac-Man, pourtant vendue à grande échelle, déçoit de nombreux joueurs en raison de ses différences avec la version d’arcade.
La confiance du public commence à s’effriter. Les distributeurs réduisent leurs commandes, les prix s’effondrent et les stocks deviennent de plus en plus difficiles à écouler. C’est dans ce contexte que survient le célèbre krach nord-américain du jeu vidéo de 1983. Pour Atari, la destruction des marchandises entreposées à El Paso répond avant tout à une nécessité logistique et économique. La décharge d’Alamogordo devient ainsi le dernier refuge d’une partie des produits dont l’entreprise ne sait plus quoi faire. Aucun élément suffisamment solide ne permet, en revanche, de présenter cette opération comme une destruction spécialement organisée dans un objectif d’optimisation fiscale.
L’enfouissement des jeux ne passe pas totalement inaperçu. À l’époque, la presse locale relate les rotations de camions et l’arrivée d’importantes quantités de matériel électronique. Des habitants parviennent même à récupérer certains produits avant leur disparition définitive sous les déchets. Mais les informations précises restent rares. Combien de jeux ont réellement été détruits ? Pourquoi avoir choisi cette ville ? Toutes les cartouches appartenaient-elles au même titre ? En l’absence de réponses claires, les rumeurs se multiplient.
Au fil des décennies, la véritable opération de déstockage se transforme en récit presque fantastique. Certains affirment que plusieurs millions de copies d’E.T. reposent sous le sable, volontairement dissimulées par Atari pour effacer les traces d’un échec retentissant. D’autres considèrent l’affaire comme une invention. La proximité relative d’Alamogordo avec Roswell, ville mondialement connue pour ses histoires d’ovnis, contribue involontairement à entretenir cette atmosphère mystérieuse. Ironie de l’histoire : un jeu consacré à un extraterrestre finit par devenir lui-même l’objet d’une légende du désert américain.
Le 26 avril 2014, l’affaire connaît un rebondissement spectaculaire. Une équipe de spécialistes, de techniciens et de professionnels de l’audiovisuel lance des fouilles sur le site de l’ancienne décharge d’Alamogordo. L’opération s’inscrit dans la réalisation du documentaire Atari: Game Over, produit avec le soutien de Microsoft et de sa division Xbox.
L’objectif est simple : déterminer si les fameuses cartouches existent réellement. Des engins de chantier commencent à retirer les couches de terre accumulées depuis plus de trente ans. Progressivement, les premiers emballages apparaissent. Puis les chercheurs découvrent des jeux, certains encore identifiables malgré leur long séjour parmi les déchets.
La découverte confirme définitivement l’existence de cette opération d’enfouissement. Mais elle apporte aussi une correction importante au récit populaire. Les archéologues ne retrouvent pas exclusivement des exemplaires d’E.T.. Plusieurs grands classiques de la console Atari 2600 sont présents, notamment Centipede, Asteroids, Defender, Pac-Man ou encore Missile Command. Le site contient donc les traces d’un déstockage industriel bien plus large que la destruction d’un seul jeu.
La quantité de jeux retrouvés est importante, mais reste très inférieure aux chiffres extravagants longtemps avancés. Les témoignages recueillis lors de l’opération évoquent environ 728 000 cartouches initialement destinées à l’enfouissement. Les fouilles de 2014 permettent toutefois de récupérer seulement quelque 1 300 exemplaires. Le reste demeure sous terre, les équipes n’ayant pas pour objectif de vider intégralement l’ancienne décharge. Autre découverte : les cartouches E.T. ne constituent qu’une partie des objets exhumés. Certaines estimations présentées autour du documentaire leur attribuent approximativement 10 % des jeux retrouvés, une proportion qui ne permet pas de déterminer précisément la composition de l’ensemble du stock enfoui.
Ces éléments permettent de mieux comprendre ce qui s’est réellement produit en 1983. Atari n’avait pas simplement cherché à faire disparaître un jeu embarrassant. L’entreprise s’était débarrassée d’une vaste quantité de produits devenus encombrants dans un marché en plein effondrement. L’épisode conserve donc son caractère exceptionnel, mais pour des raisons différentes de celles avancées par la légende.
L’histoire connaît ensuite un retournement presque aussi surprenant que les fouilles elles-mêmes. Les cartouches abandonnées parce qu’elles n’avaient plus de valeur commerciale deviennent soudain des pièces particulièrement recherchées. Leur intérêt ne repose plus seulement sur le jeu qu’elles contiennent, mais sur leur provenance. Posséder un exemplaire récupéré à Alamogordo revient désormais à détenir un fragment matériel de l’histoire du jeu vidéo. La municipalité décide de vendre une partie des découvertes aux enchères sur eBay.
En 2015, 881 cartouches sont ainsi écoulées pour un montant total de 107 930,15 dollars. Le record revient à un exemplaire d’E.T. l’extra-terrestre, vendu 1 535 dollars. Les acheteurs viennent de nombreux pays, preuve que cette histoire a largement dépassé les frontières américaines. Une partie des recettes revient à Alamogordo et à une association historique locale. D’autres exemplaires sont conservés afin de préserver la mémoire de cet épisode.
Le destin de certaines cartouches prend même une dimension patrimoniale. L’une d’elles rejoint les collections du National Museum of American History, institution appartenant au prestigieux Smithsonian, à Washington. L’objet conservé est un exemplaire d’E.T. pour Atari 2600, exhumé le 26 avril 2014. Une identification officielle permet d’attester sa provenance, confirmant qu’il a effectivement été retrouvé sur le site d’Alamogordo.
Le musée ne présente pas cette cartouche uniquement comme une curiosité. Elle témoigne d’une étape importante de l’histoire des nouvelles technologies et des bouleversements économiques qui ont accompagné l’essor du divertissement interactif. Un objet autrefois considéré comme indésirable devient ainsi une pièce de musée.
La réponse est non. Le célèbre titre d’Atari a participé aux difficultés commerciales de son éditeur, mais il n’a pas provoqué à lui seul l’effondrement du marché américain. La crise résulte de plusieurs phénomènes simultanés : production excessive, multiplication des éditeurs, jeux de qualité inégale, perte de confiance des consommateurs et concurrence croissante des micro-ordinateurs. Le succès initial de certaines cartouches avait poussé les entreprises à surestimer durablement la demande.
Lorsque les ventes ont ralenti, l’ensemble du modèle économique s’est fragilisé. Le cas d’E.T. est surtout devenu emblématique parce qu’il réunissait tous les ingrédients d’une catastrophe commerciale : une licence mondialement connue, des investissements considérables, un calendrier irréaliste et des attentes impossibles à satisfaire. Son histoire a fini par résumer, parfois abusivement, les erreurs de toute une industrie.
Plus de quarante ans après les événements, l’affaire d’Alamogordo reste l’un des récits les plus fascinants de la culture vidéoludique. Elle rappelle à quel point un marché peut évoluer rapidement, transformant des produits promis au succès en marchandises impossibles à vendre. Elle montre également comment une histoire industrielle peut devenir un véritable mythe collectif.
Les cartouches enterrées n’ont jamais disparu de la mémoire des joueurs. Au contraire, leur redécouverte a contribué à renforcer l’intérêt pour les premières générations de consoles et pour la préservation du patrimoine vidéoludique. L’échec commercial d’E.T. n’a finalement pas empêché le jeu de marquer durablement son époque. Ce qui devait être une opération discrète de liquidation de stocks s’est transformé en aventure archéologique, en documentaire et en succès auprès des collectionneurs.
Le plus extraordinaire reste cette inversion totale des valeurs : en 1983, Atari payait pour se débarrasser de ses jeux. Trente ans plus tard, des passionnés dépensaient des centaines, voire des milliers de dollars pour récupérer ces mêmes cartouches. Une revanche improbable qui a définitivement inscrit E.T. dans l’histoire du jeu vidéo.
Écrit par: Loic Couatarmanach
today29 août 2026 14 2
00:00 - 03:00
Quand la ville dort, la bande-son des insomniaques et des esprits vagabonds s’exprime.
03:00 - 05:00
05:00 - 23:59
00:00 - 23:59
Copyright 2026 Cadence inc
Cadence utilise des cookies indispensables au fonctionnement du site et du lecteur radio. Avec votre accord, nous utilisons également Google Analytics pour mesurer l’audience et pouvons charger des contenus externes, comme YouTube. Vous pouvez tout accepter, tout refuser ou personnaliser vos choix. Vous pourrez les modifier à tout moment.