Cinéma

À Angoulême, Jean-Pierre Jeunet fait renaître « Changer l’eau des fleurs »

today28 août 2026 3

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C’était l’un des temps forts de cette édition du Festival du Film Francophone d’Angoulême. Jeudi soir, l’adaptation du best-seller de Valérie Perrin par Jean-Pierre Jeunet se dévoilait pour la première fois devant un public. Une équipe très attendue et une curiosité à la hauteur d’un roman écoulé à plusieurs millions d’exemplaires. Restait une question : que vaut le retour au cinéma du réalisateur d’Amélie Poulain ? Nous avons vu le film.

D’un phénomène d’édition à l’écran

Il fallait mesurer l’affluence, jeudi soir à Angoulême, pour saisir l’ampleur de l’attente. Pour cette avant-première mondiale, les onze salles du CGR affichaient complet, tandis que Jean-Pierre Jeunet, Leïla Bekhti, Melvil Poupaud et Valérie Perrin s’étaient déplacés à la rencontre des tout premiers spectateurs.

Le point de départ n’avait rien d’anodin. Paru en 2018, Changer l’eau des fleurs s’est imposé comme un véritable raz-de-marée en librairie, diffusé à plus de trois millions d’exemplaires à travers le monde et traduit dans de nombreuses langues. Autant dire que le cinéaste avançait sous le regard d’une armée de lecteurs viscéralement attachés à Violette Toussaint.

Une gardienne de cimetière au cœur du récit

Cette Violette, c’est Leïla Bekhti qui l’incarne. La quarantaine, elle veille sur un cimetière d’une petite commune de Bourgogne, où sa loge se mue peu à peu en havre pour ceux qui viennent se recueillir. Son quotidien repose pourtant sur une fêlure ancienne : la disparition de sa fille, des années auparavant, à l’époque où elle était garde-barrière, et l’évaporation énigmatique de son mari, Philippe.

L’équilibre vacille le jour où un policier, Julien Seul, se présente au cimetière avec une requête singulière : répandre les cendres de sa mère sur la sépulture de l’homme qu’elle chérissait. Troublé par Violette et par les zones d’ombre de son histoire, il se met en tête d’élucider ce qu’il est réellement advenu de son époux. Une investigation qui, forcément, ramène à la surface ce que la gardienne s’était employée à ensevelir.

Autour de Leïla Bekhti, Jean-Pierre Jeunet a rassemblé Matthias Schoenaerts, Melvil Poupaud, Alban Lenoir, Anouk Grinberg ou encore Sergio Castellitto. Surtout, le film signe son véritable retour dans les salles françaises, treize ans après L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet. Dans l’intervalle, il avait notamment réalisé BigBug pour Netflix.

Une rencontre qui semblait écrite d’avance

Et ce retour tombe à pic. Car en découvrant Changer l’eau des fleurs, on s’étonne surtout que ce récit ait attendu si longtemps avant de croiser la route de Jean-Pierre Jeunet, tant leur union paraît couler de source. Rien qu’avec des personnages nommés Violette Toussaint, Philippe Toussaint ou Julien Seul, Valérie Perrin avait, sans le vouloir, forgé des identités qui semblent surgir d’un scénario du cinéaste. Dès les premières minutes, on retrouve d’ailleurs beaucoup de ce qui faisait le sel de ses plus belles réussites.

On perçoit, bien sûr, quelque chose d’Amélie Poulain dans cette faculté à hisser les riens du quotidien au rang de moments de cinéma, dans les teintes, les infimes détails, les figures joliment décalées et cette quête obstinée d’un peu de poésie là où l’on ne songe guère à en dénicher. Mais l’œuvre lorgne tout autant du côté d’Un long dimanche de fiançailles.

Car derrière le portrait de Violette se dissimule une authentique enquête. Le film progresse en fouillant son passé, empile les fragments d’existences, les rencontres et les aveux, avant d’emboîter patiemment les pièces de son puzzle. Le présent et les souvenirs ne cessent de se répondre, et Jeunet renoue avec ce penchant si personnel pour les récits où une vie entière se reconstitue à partir d’une myriade de petits signes. Il retrouve surtout ses héros de prédilection : les âmes meurtries par l’existence.

Des êtres un peu seuls, un peu égarés, parfois profondément cabossés, mais qui persistent à chercher quelque chose chez autrui, et de la beauté dans le simple fait de vivre. Au fond, on n’est pas si loin d’Amélie, de Mathilde dans Un long dimanche de fiançailles, ni même des habitants autrement plus insolites de Delicatessen. Chez Jeunet, rares sont les destins paisibles, mais les personnages finissent souvent par se sauver les uns les autres.

Un cinéma qui croit encore à la réparation

Comme ses films antérieurs, Changer l’eau des fleurs traite du deuil, de la culpabilité, de la solitude et de ces plaies qui ne se referment jamais tout à fait. Pourtant, le roman comme son adaptation se refusent à voir dans ces épreuves une condamnation au malheur perpétuel.

Alors oui, il y subsiste une part de naïveté, comme toujours chez ce réalisateur qui se dépeint volontiers en grand enfant ; et le film ne rabibochera sûrement pas avec son univers ceux qui y sont restés réfractaires. Mais en 2026, croiser une œuvre qui parie encore aussi fermement sur la possibilité de réparer par l’amour, l’amitié ou la seule présence des autres procure un réconfort presque déroutant, et devrait arracher quelques larmes.

Après des années d’absence, Jean-Pierre Jeunet paraît enfin de retour très exactement là où on l’espérait.

Changer l’eau des fleurs sortira en salles le 9 décembre 2026.

Écrit par: Loic Couatarmanach

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