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Une enquête conjointe de deux grands journaux suédois révèle que les images captées par les lunettes connectées Meta Ray-Ban transitent entre les mains de travailleurs kenyans chargés d’entraîner l’intelligence artificielle du groupe. Des séquences intimes, des moments aux toilettes, des numéros de carte bancaire : la vie privée des utilisateurs défile sur des écrans à Nairobi.
Des témoins involontaires à 8 000 kilomètres
Derrière le design soigné des lunettes Meta Ray-Ban, derrière l’assistant vocal qui répond en temps réel et affiche des informations sur les verres, il y a des hommes et des femmes. Pas à San Francisco, pas dans les open spaces climatisés de la Silicon Valley, mais à Nairobi, au Kenya, dans les bureaux du sous-traitant Sama. Leur mission consiste à encadrer, étiqueter et décrire les objets ou les personnes figurant sur les images capturées par les lunettes, et à vérifier les retranscriptions des conversations entre les utilisateurs et l’assistant IA. C’est le travail invisible qui permet à ces dispositifs de fonctionner, et d’avoir l’air de fonctionner tout seuls.
Sept millions de paires vendues dans le monde en 2025 : les ventes ont connu une progression spectaculaire par rapport aux années précédentes. Le succès commercial est indéniable, et avec lui s’est installée une certaine image de ces lunettes — celle d’un objet futuriste, intelligent, autonome. Une image soigneusement entretenue, et que l’enquête publiée simultanément par le Svenska Dagbladet et le Göteborgs-Posten vient sérieusement écorner. Car derrière les algorithmes et les promesses d’automatisation se cache souvent un travail humain discret, parfois massif, chargé d’analyser et d’annoter les données.
La vie intime en flux continu
Ce que ces annotateurs voient, c’est précisément ce que leurs employeurs aimeraient que l’on n’imagine pas. Les images comprennent des contenus sensibles : nudité, personnes aux toilettes, relations sexuelles, informations de cartes bancaires, messages et conversations privés. Liés par des clauses de confidentialité strictes qui leur interdisent tout contact avec l’extérieur de l’entreprise, certains ont pourtant accepté de témoigner auprès des journalistes suédois. Leur sentiment commun : si les clients savaient ce qui parvient jusqu’à eux, ils n’utiliseraient plus jamais ces lunettes.
Meta assure que les visages sont floutés et les données sensibles supprimées avant tout traitement humain. Bien qu’anciens employés de Meta affirment que les données envoyées pour annotation doivent être automatiquement floutées, les travailleurs sur place témoignent que ces systèmes d’anonymisation ne fonctionnent pas toujours, laissant parfois les visages parfaitement identifiables. Des anciens salariés du groupe reconnaissent que ces contenus sensibles ne sont pas censés atteindre les annotateurs — mais ils y arrivent. La promesse technique se heurte à la réalité du terrain.
Les journalistes suédois se sont également rendus dans des opticiens de Göteborg et Stockholm pour interroger les vendeurs au moment de l’acte d’achat : la plupart ne disposaient pas des informations pertinentes ou répétaient le discours rassurant de la marque. Il a fallu lire les conditions générales dans leur intégralité pour trouver la réponse. Meta s’y réserve explicitement le droit d’analyser les images captées par ses lunettes, par intelligence artificielle ou par des humains — dans le but d’améliorer et d’entraîner ses produits. Le groupe conseille lui-même aux utilisateurs de ne pas transmettre d’informations sensibles à l’outil. Un avertissement glissé dans les sous-sols juridiques d’un contrat que personne ne lit.
Des conséquences juridiques qui s’accélèrent
L’affaire n’est plus seulement médiatique. Le régulateur britannique de la protection des données, l’Information Commissioner’s Office, a ouvert une enquête, et une plainte a été déposée aux États-Unis. Le Kenya lui-même a été saisi par une organisation de défense des droits numériques, qui a demandé au Commissariat à la protection des données d’enquêter sur les capacités de surveillance de masse de ces lunettes et leur utilisation pour l’enregistrement non consenti d’images intimes. Ce qui était une révélation journalistique est en train de devenir un dossier juridique de grande ampleur.
L’ère des lunettes intelligentes s’installe sur le nez des amateurs de technologie comme sur celui des agents des services d’immigration américains. Mais ce succès commercial repose sur une économie de l’invisible : des travailleurs précaires, sous contrat de silence, qui voient défiler des fragments de vie auxquels ils n’étaient pas invités. Si les utilisateurs commencent à douter de la confidentialité de ce qu’ils voient et entendent à travers leurs lunettes, l’adoption pourrait ralentir — d’autant que Meta envisagerait d’introduire à terme des fonctions de reconnaissance faciale. La question posée par cette enquête dépasse le cadre d’un simple litige technique : jusqu’où sommes-nous prêts à laisser nos objets du quotidien observer le monde à notre place — et au bénéfice de qui ?
Écrit par: Loic Couatarmanach
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