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Quarante années après sa sortie initiale au Japon, ce joyau de l’animation japonaise fait son grand retour sur les écrans français. Depuis le 3 décembre, le public peut découvrir ou redécouvrir L’Œuf de l’ange dans une superbe restauration 4K, grâce à la distribution d’Eurozoom. Une occasion unique de plonger dans l’une des œuvres les plus énigmatiques et captivantes du cinéma d’animation nippon.
En 1985, le paysage audiovisuel mondial est radicalement différent de celui d’aujourd’hui. Mamoru Oshii n’a pas encore signé Ghost in the Shell, son futur chef-d’œuvre cyberpunk. Yoshitaka Amano, responsable de la direction artistique du projet, n’est pas encore devenu l’illustrateur emblématique de Final Fantasy. Cette année-là, Hayao Miyazaki commence tout juste à se faire un nom avec Nausicaä de la vallée du vent.
Le producteur Toshio Suzuki, porté par le succès naissant de Miyazaki et l’essor des OVA (productions d’animation destinées directement au marché vidéo), recherche alors de nouveaux talents capables de porter des visions originales. C’est dans ce contexte qu’il se tourne vers Oshii, fraîchement sorti de deux productions pour la franchise Urusei Yatsura. Le projet initial d’adaptation de Lupin avec Amano ayant échoué, L’Œuf de l’ange émerge de ces cendres créatives, conçu pour le grand écran mais distribué principalement en VHS.
Contrairement à sa réputation d’œuvre hermétique, le film se révèle remarquablement épuré dans sa construction narrative. L’intrigue suit deux personnages sans nom dans un univers dévasté : une fillette transportant un œuf mystérieux et un jeune homme portant une croix. Leurs identités symboliques transparaissent subtilement, les mains bandées du second évoquent une figure christique, tandis que la jeune fille rappelle parfois Marie-Madeleine. L’univers se décompose en trois espaces distincts : une grotte, une cité abandonnée et une forêt les reliant. Cette économie narrative permet au réalisateur de concentrer toute sa force créative sur l’atmosphère et la dimension allégorique de son récit.

Le film puise abondamment dans l’imagerie chrétienne, notamment le récit du Déluge, cité explicitement par le personnage masculin. La dernière partie montre effectivement la submersion du monde sous des pluies diluviennes. Une arche échouée au sommet d’une colline, un vaisseau titanesque en forme d’œil parsemé de statues en prière accompagné de sirènes apocalyptiques : autant d’éléments qui tissent un imaginaire résolument religieux. Pourtant, L’Œuf de l’ange n’est pas une simple illustration biblique. Le film se présente davantage comme un portrait méditatif de la fin d’un monde spectral, moribond, en attente de révélation. Le terme « apocalypse » retrouve ici son sens étymologique : le dévoilement de ce qui succédera à l’ancien ordre.
La version restaurée révèle toute l’attention portée à la palette chromatique, fruit du travail de Michido Yasuda, future cheffe coloriste du Studio Ghibli. Les paysages aux ciels pourpres, aux collines hachurées et aux silhouettes urbaines crénelées évoquent l’expressionnisme et les toiles de Munch. Les séquences citadines, dominées par des nuances de gris et de bleu, rappellent les œuvres les plus sombres de Van Gogh, notamment La Ronde des prisonniers. Oshii conçoit chaque plan comme un tableau autonome, jouant magistralement sur les échelles et la composition. Les personnages deviennent fréquemment de minuscules silhouettes perdues dans l’immensité du cadre. Les plongées et contre-plongées génèrent une inquiétude permanente, tandis que la caméra dérive à travers les dédales d’une ville mêlant tous les styles architecturaux européens, des flèches gothiques aux façades Art déco. Cette mise en scène ne se contente pas de présenter un univers en ruines : elle invite à imaginer ce qu’il fut avant sa déchéance. Les ombres de cœlacanthes glissant sur les murs désertés, poursuivies par des pêcheurs spectraux, incarnent cette stratification temporelle fascinante.
Révolutionnaire pour son époque, le film comporte trois fois moins de coupes que les productions contemporaines. Cette lenteur délibérée culmine avec un plan fixe excédant deux minutes, reflétant le processus même de fossilisation au cœur du récit. La fillette remplit inlassablement d’innombrables flacons d’eau – symbole de renaissance dans la tradition chrétienne et chez Oshii. Cette tâche apparemment infinie suggère une mission éternelle, un temps pétrifié au pied des fossiles ornant l’escalier en spirale plongeant dans les ténèbres. Le jeune homme, quant à lui, poursuit éternellement un oiseau insaisissable, prisonnier d’une quête dont le sens s’est dilué dans une durée indéfinissable. Ce personnage masculin incarne les contradictions : protecteur et destructeur, figure christique cédant à la tentation, annonciateur d’une apocalypse qu’il semble à la fois désirer et redouter.
Depuis quatre décennies, le film a suscité d’innombrables lectures. Certains y décèlent une parabole anti-impérialiste, d’autres une méditation sur le potentiel de l’animation. D’aucuns y voient l’affrontement entre foi et scepticisme, ou l’émergence du questionnement existentiel qui caractérisera toute la filmographie ultérieure d’Oshii. D’autres encore préfèrent l’appréhender comme une pure expérience sensorielle, dont la puissance évocatrice se suffit à elle-même. L’énigme centrale demeure : que contient réellement l’œuf du titre ? Cette interrogation métaphorique résonne avec la portée du film lui-même, marquant la naissance d’un auteur majeur dont l’influence irrigue la création du XXIe siècle. Des sœurs Wachowski (Matrix) à Kentaro Miura (Berserk) en passant par Hidetaka Miyazaki (Dark Souls), l’empreinte d’Oshii traverse les médiums et les générations. Une séquence particulièrement prémonitoire montre une multitude d’œufs flottant sur une eau sombre – autant de promesses créatives que cette œuvre fondatrice laisse en héritage. Monument de l’animation nippone, L’Œuf de l’ange se révèle rétrospectivement comme une œuvre prophétique qui, en dépeignant le crépuscule d’un univers, annonçait l’avenir même de son art.
Écrit par: Loic Couatarmanach
today13 janvier 2026 43 3
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